Le Puits d'Ivan Repila

Traduit de l'espagnol par Margot Nguyen Béraud

Éditions Denoël, 2014, 110 pages

Le livre commence dans un trou profond, au milieu d'une forêt. Deux enfants sont prisonniers de ce puits, un Grand et un plus Petit, on ne nous dira jamais leur nom, mais on comprendra très vite que ce sont deux frères. On croit comprendre qu'ils sont tombés dans ce trou après être allés faire des courses pour leur mère, le sac est près d'eux mais ils n'y toucheront sous aucun prétexte. Même après 97 jours, personne ne viendra à leur recherche, même pas leur mère qui pourtant doit attendre son fromage et son pain.

Les deux enfants vont d'abord chercher à sortir de ce trou, mais ils n'y parviennent pas... alors leur survie va s'organiser avec ce qu'ils ont autour d'eux, c'est à dire pas grand chose : des vers, de la terre, la pluie quand elle tombe, des racines... Le Grand se lance également dans de longues séances d'entrainement, il doit se muscler, il doit grandir, se fortifier, et souvent au détriment de la ration de lombrics de son petit frère. La mission du plus jeune, lui, est de ramasser les protéïnes de la journée tous les matins.

Les deux enfants vont rester 97 jours dans ce trou, l'intitulé des chapitres correspondants aux jours des prisonniers. Il en manque, on ne lit pas ce qui se passe au cours de ces 97 jours, il n'y a pas 97 chapitres.

C'est un roman très psychologique, les deux enfants perdent pied, le plus jeune qui est aussi le plus fragile, frôle la folie, perd ses mots, sa langues et ne parvient plus à s'exprimer ni à communiquer avec son frère. Le Grand a un projet qui'il garde secret mais qui lui permet de ne pas sombrer dans le désespoir ou dans la démence... C'est ce qui manque au petit, il attend et devient fou. Ils sont tous les deux réduits à l'état d'animal, l'important est la survie du corps même si l'esprit se perd.

Bien sûr, il n'y a aucune hygiène dans ce trou et au bout de cent jours, on imagine bien ans quels était ils sont, à manger des lombrics et à sucer des racines....

Jusqu'au dernières pages, ou presque, je n'ai pas bien compris la situation, comment ces deux enfants peuvent rester bloqués là sans que personne ne les recherchent. Pourquoi, également, ne piochent-ils pas dans la nourriture qui se trouvent dans leur panier ? C'est que les enfants en savent plus sur leur situation que les lecteurs.... c'est peut-être aussi ce qui les fait tenir.

C'est un roman effroyable qui scrute la nature humaine, celle de deux enfants.... Ils se détestent, ne se supportent plus, mais s'aiment plus que tout, l'un sans l'autre, ils ne survivraient pas. On imagine leur force de se mourir de choses immondes, c'est ça ou mourir... On comprend aussi leur désespoir, leur colère et leur peine.

L'auteur, pour moi, a voulu se mettre dans la pire des situations que deux enfants puissent connaître et imaginer leur quotidien dans tout ce qu'il y a de plus horrible. J'ai été fascinée par ce roman autant que terrorisée par cette histoire. Heureusement, c'est une fiction !

Et puis, ce roman a une portée écologique, c'est une allégorie de la terre qui n'en peut plus. Les deux enfants épuisent la terre autour d'eux comme les habitants de la terre le font avec la planète "Dans son rêve, le puits est aussi grand qu'une ville. Ses habitants sont affamés car la terre n'en peut plus" p.28 "A leurs pieds, des plaques profondes reflétaient un ciel noir, lourd de nuages se gonflant et se dégonflant tour à tour comme les poumons d'un océan" p.41 Mère nature est défaillante dans son rôle, mais à cause de quel dérèglement? Il y a clairement quelque chose de pourri dans ce roman.

J'ai également vu ce livre comme une critique de la télé réalité, d'émission du genre kho lanta : "Le Petit continue de mourir quelques jours encore tandis que son frère s'efforce de le maintenir en vie. Comme si ce n'était qu'un jeu" p.44 "L'eau, la vraie, est dehors. Celle-là n'est qu'un mensonge" p.47. Ce roman est une expérience... pour l'auteur comme exercice littéraire, pour les enfants qui sont observés par nous, la société, alors qu'on les a sciemment mis dans cette situation, dans le support du livre qui est censé être un divertissement.

Un premier roman très prometteur, Ivan Repila est sans conteste un auteur sur lequel il va falloir garder un oeil.

Et voici, par la même occasion, ma quatrième participation au Challenge Union Européenne en 28 livres : Espagne.

Challenge Europe