En ce jour d'hommage à Henning Mankell, je prête mon blog à Adélaide. Pour ma part, je publierai peut-être demain soir mais je mise plus sur vendredi !

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Henning Mankell, Les chaussures italiennes

Non, le monde ne s'arrête pas de tourner dès qu'on baisse la tête. Non, on ne peut pas fuir ses responsabilités juste en allant s'isoler sur une île au large de la Suède. Et non, il ne suffit pas de ne pas vouloir pour que tout s'arrête autour de soi.

Henning Mankell était-il familier du philosophe Schopenhauer ? Aimait-il la musique de Sufjan Stevens ? C'est du moins ce que je ressens, bouleversée, après avoir lu Les chaussures italiennes.

J'avais commencé ce roman en pensant lire un polar...Mankell n'écrit-il donc pas que des policiers ? Heureuse nouvelle, je suis curieuse. Ceux que j'ai lus il y a longtemps, avec beaucoup de plaisir,  je les confonds aujourd'hui avec ceux d'Arnaldur Indridason (j'entends déjà les puristes crier au scandale...)).

J'aime lire et écouter de la musique. Cette semaine-là j'empruntai à la médiathèque les yeux fermés un album dont la pochette me plaisait bien. Un peu vintage, sans doute de l'indie folk, ça m'irait. Je rentrai, j'écoutai. J'écoute encore. Bon sang que cette musique me touche. C'est sobre, simpliste mais pas bête, les mélodies sont génialement composées : chaque note choisie est juste, c'est très travaillé, rien n'est superflu. Quel est le rapport avec Mankell ? Le discours. Sobre, chaque mot sonne juste (chapeau bas à Anna Gibson en passant, pour son excellente traduction).

On évolue dans un monde vaste empreint de liberté. La solitude. L'attente. Le blanc. La contemplation. Le rythme lent. Le vide. Comme les titres des parties du roman : La glace, la forêt, la mer, le solstice d'hiver...

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Schopenhauer dans tout ça ? Un hymne au monde intérieur.  « Au fond de l’être humain, il y a cette conviction confiante qu’il y a hors de lui-même, une chose qui est consciente de lui comme il l’est lui-même », écrit-il dans son journal. Ca résonne...

Le protagoniste du roman de Mankell est un menteur (un menteur ayant vécu des drames dans sa jeunesse, certes), qui aime fouiller dans les affaires des autres, en cachette. On n'est pas étonnés d'apprendre qu'il exerçait autrefois le métier de chirurgien...pourtant, de manière tout à fait surprenante, celui-ci a choisi une vie monacale, proche de la nature et des animaux, loin du matérialisme, comme pour épier ses fautes anciennes (un goût pour l'auto-flagellation?). Mais la vie va le réveiller et lui montrer le chemin.

Les thèmes récurrents dans cette histoire teintée de couleurs pastelles sont ceux de tout un chacun. La vie, la mort, l'amour. Rien de bien original à priori. Mais la vie, la mort et l'amour à la Mankell, c'est raconté avec des personnages pleins d'originalité. Un septuagénaire vit seul sur une île au large de la Baltique. Son ex fiancée lui rend visite et lui demande une ultime faveur avant de mourir, comme pour lui permettre de se racheter de l'avoir abandonnée des années plus tôt. Une réaction en chaine s'en suivra, qui prendra la tournure d'un road movie...Il est des vies qu'on pensait simples et calmes, et qui finissent dans une tempête d'émotion. Cet homme avait fait de son quotidien d'exilé solitaire une promenade matinale, un peu de pêche, quelques mots dans un journal, et surtout ranger tout ça bien comme il faut jusqu'au lendemain, où tout sera pareil. En noir et blanc de préférence. Cet homme attend-il son heure ? peut-être...mais un jour la vie vous rattrape et vous extirpe des limbes.

L'une des choses qui m'ont marquées est l'opposition entre l'histoire en apparence un peu fade, le côté nostalgique et tristounet du décor, et l’ode à la vie : cet homme seul au milieu de nulle part va finir par aimer la vie et la compagnie. Parce-que moi aussi j'aime les gens, j'aime cette histoire, qui ne se termine pas vraiment et ouvre les perspectives sur une infinité de possibilités.

On constate aussi que les événements qui vont s'enchainer (alors que les 2 protagonistes ont déjà presque 70 ans), ne sont que les conséquences de leurs actes : plus rien n'est maitrisable. En tant que lecteur on se sent aussi impuissant que les personnages. On ne peut qu'observer, et accepter.

On comprend le titre avec beaucoup d'évidence marqué par l'amour : de son propre père, de sa fille. Avec cette histoire de chaussures, on a affaire à un conte transgénérationnel. Un père dit à son fils combien il est important d'être bien chaussé, et pour finir c'est la fille de ce fils qui lui apporte la solution : du sur-mesure, proportionnellement à la force de leur relation.

Enfin, les femmes de ce roman sont toutes fortes et courageuses, originales, combatives, presque toutes profondément portées par le dégoût de l'injustice (n'est-ce pas là ce que chaque femme porte en elle dans l'inconscient collectif?) et douées d'une sensibilité extrême pour l'art.

Le jour où je me suis rendue compte à quel point cette histoire prenait du sens dans ma vie, j'ai appris la mort d'Henning Mankell. Je me suis sentie très proche de cet écrivain qui a su si puissamment se faire médiateur en faisant vivre la situation politique de son pays à travers son amour pour l'art de l'écriture. Je viens de commencer à lire Tea bag, qui reprend un personnage des Chaussures italiennes, et je suis abasourdie par le réalisme et l'actualité du sujet : les migrants (dégoût de l'injustice, disions-nous?).

J'allais oublier: j'ai pris le temps d'observer attentivement le disque emprunté à la médiathèque. Il s'agit de Carrie & Lowell de Sufjan Stevens, un album inspiré par ses parents, et en particulier sa mère qu'il a veillée au chevet jusqu'à sa mort. Encore une histoire transgénérationnelle....

Le morceau qui m'avait tant touchée s'intitule Death with Dignity (ça fait longtemps que je ne crois plus au hasard).

Lorsque Henning Mankell fait dire à ses personnages : nous sommes arrivés jusque là...c'est Sufjan Stevens qui acquiesce  (…) every path leads to an end...

Repose en paix, Henning Mankell.   

Adélaïde Kientzi

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